Art contemporain et idéologie

De Constantin Télégat

Fin octobre a eu lieu la grande fête mondaine de la FIAC. Le centre de Paris a été envahi par des chefs-d’œuvre qui séduisent les passants. Il est pavoisé comme une fête foraine remplie de manèges qui leur font tourner la tête. Si vous vous promenez dans la rue, les promeneuses n’y manquent pas : des jeunes filles, belles pour la plupart. Leurs genoux s’exhibent à travers des trous le plus souvent effrangés. Vous ignorez peut-être que c’est déjà de l’art contemporain, l’AC. Il tient en l’occurrence, dans le vrai sens du mot, le haut du pavé. Le tissu, sous forme de serpillière et autres objets usuels effrangés ou troués en constitue, du reste, depuis longtemps, un de ses supports de prédilection. Alors, pourquoi pas le jean. De nos jours, l’art n’est pas seulement exposé dans les musées et lors des grandes foires organisées pour le promouvoir et évidemment le vendre à bon prix ; il doit obligatoirement pénétrer et cultiver la masse d’une population avide de « beauté ». Notre environnement citadin est donc devenu au fil des années une exposition permanente dont on admire sans cesse ce qu’on appelle le street art : tags, graffiti, et cela sans compter les autres œuvres qui embellissent les lieux publics jusqu’aux Tuileries et au jardin de Versailles. Le jean troué n’est-il pas une forme intéressante de « body-art » ? Un artiste contemporain en vue envisage pour la prochaine FIAC une «  performance / parade » sous forme de défilé de mode où les trous en question seraient transférés sur les fesses des modèles. Les boutiques parisiennes préparent déjà leurs stocks…
Certes, ce phénomène d’enjolivement de notre morne existence ne date pas d’hier. L’art a besoin de se mouvoir, de chercher continuellement la nouveauté, de bouger à droite et à gauche – plutôt à gauche, bien sûr – mais peu importe, faire du sur place le condamnerait à mort, voire à survivre sous des formes désuètes comme l’art byzantin, par exemple, mais en payant une dîme indue et inacceptable à des idéologies religieuses surannées ; elles sont à proscrire dans un monde de progrès. C’est pourquoi, il n’y a que dans des endroits éminemment rétrogrades comme les églises orthodoxes qu’on trouve encore des icônes. Certaines églises catholiques se prêtent, elles aussi, à ce jeu dangereux, ce qui est fort condamnable. Heureusement, conscientes que lutter contre le progrès, est un combat donquichottesque, la plupart se sont convertis à la nouveauté artistique.
Les racines de l’art contemporain remontent donc à avant-hier. La transgression par rapport au passé, le rejet des arts classiques, des beaux arts, la promotion à tout prix du nouveau s’amorcent déjà à la fin du XIX-e. Timidement d’abord… Le début du XX-e en connaît la libération du carcan de la forme bourgeoise. La Gauche prend son essor et l’on sait qu’elle est porteuse des avenirs radieux. Elle s’empare de la culture. Casser les canons de la beauté devient le mot d’ordre de toutes les avant-gardes. Le cubisme est à l’œuvre : la déconstruction avant l’heure. Duchamp, le grand Duchamp ouvre une brèche qui permettra aux assaillants d’investir la cité honnie et de tirer sur tout ce qui bouge. Sa cuvette de WC est une bombe atomique. Du coup, l’AC atteint avant l’heure son acmé. La grande guerre ne sera qu’une césure sur le chemin ascendant mais facile que pratiquent de plus en plus les artistes doués, moins doués ou nuls. En effet, le métier, l’art de dessiner de peindre, de sculpter se ringardise peu à peu. On les enseigne cependant aux Beaux-Arts, car la bourgeoisie s’accroche bec et ongles à un passé révolu et elle est toujours au pouvoir. Mais la Révolution est en marche. Bientôt la vie et l’art avec changeront. Jusqu’en 45, année charnière qui, selon certains, marque la fin de l’art moderne et scande le début du contemporain, la figuration cohabite, clopin-clopant, avec des avant-gardes de plus en plus délirantes. A des rares exceptions près, une particularité frappe néanmoins cet ensemble hétéroclite : l’esthétique de la laideur. On redécouvre en même temps l’art pompier : quelle horreur ! On n’en fera plus jamais. Plutôt mourir. Justement : l’assassinat de l’art est en bonne voie. Un petit hic intervient sur le parcours : au milieu des années trente, Staline décrète que l’art révolutionnaire doit illustrer le socialisme victorieux. Le constructivisme russe et autres frivolités sont écrasés, leurs adeptes sont envoyés se récréer dans des camps. Les artistes communistes, bien secoués, finiront par se remettre d’aplomb. On n’est plus à une contradiction près. On fait semblant de l’ignorer et on va de l’avant, dans un délicieux mariage putatif avec l’Amérique, car New-York a remplacé Paris comme centre du monde culturel.
Pour mieux éclairer notre sujet, hasardons-nous, à une petite parenthèse historico-philosophique. Elle n’est pas très originale. On a déjà fait remarquer que les intuitions artistiques, les changements d’aiguillage esthétiques, notamment celles des arts plastiques, annoncent les changements des mentalités, les révolutions sociales et sociétales. Ainsi, l’art de la Renaissance, mettant fin aux « ténèbres » gothiques a-t-il précédé l’avènement de l’homme nouveau (déjà) seul maître de lui-même qui, méprisant les superstitions religieuses, se lance, la tête la première, dans la grande aventure du progrès et de la science. Il commence à construire patiemment l’âge moderne; les Lumières ne sont pas très loin. Toute proportion gardé, dans notre cas de figure, le tournant que prend l’art au début du siècle passé annonce aussi l’âge nouveau que nous sommes en train de vivre. Seulement il ne s’agit plus de construire mais de déconstruire. Le cubisme en est l’expression paradigmatique. Il précède de plus d’un demi-siècle la théorie philosophique de la déconstruction laquelle, devenue idéologie dominante après la chute du communisme, berce doucement notre époque. Déconstruisons donc ! L’AC s’en charge avec un succès dépassant les espoirs les plus fous des nos déconstructeurs attitrés, tant sociaux que sociétaux. La laideur, la déliquescence sous toutes ses formes, la plongée dans le multiculturalisme sont au rendez-vous. L’art que nous admirons sur les cimaises de nos musées et de nos multiples expositions et foires les expriment avec un talent rarement contesté qui concrétise l’image fidèle d’une accablante réalité : l »art expression de son époque. Ce lieu commun n’a jamais eu davantage de sens. Jamais, il n’a été davantage au service d’une idéologie qui sous le couvert d’une liberté artistique sans limites se charge d’exalter le néant. Supprimer la référence à la beauté devient l’obsession maladive de toute la profession. Mais n’exagérons pas ; le néant esthétique est chargé à véhiculer des idées. Progressistes à souhait. Les théories de l’art sociologique de Bourdieu ne restent donc pas lettre morte. La provocation est censée mettre à nu « les complexes psychiques à l’œuvre au sein d’une société inégalitaire et injuste qu’il faut changer ». La civilisation occidentale, voire chrétienne en est la cible. Etant donné que le compromis avec celle-ci est exclu, il faut anéantir ses racines. Le mépris et l’indifférence frappe tout ce qui s’écarte de la règle instituée par les idéologues d’une déconstruction à tout va. N’importe quoi sauf la représentation, vieil oripeau de cette civilisation honnie. Représentons donc le n’importe quoi… Avouons qu’ils ont réussi au-delà de leurs espérances. Jamais dans le passé, les promoteurs du progrès n’auraient imaginé la prolifération folle des courants et des écoles à même de mettre en pratique leurs idées. Il y en a des centaines: automatisme, minimalisme, conceptualisme, néo-dada, néo-pop, néo-fauve, slow-art, land-art, art audiovisuel, art féministe, électronique etc.etc.etc… Il suffit d’ouvrir l’œil pour remarquer leur présence conquérante dans notre environnement culturel et… en profiter. Profiter voilà le mot clef ; l’argent s’accumule dans les poches des galeristes et des collectionneurs marrons, professant bien sûr des convictions de gauche qui découvrent, avec passion et zèle, de nouvelles écoles, de nouveaux artistes, de nouvelles formes d’art. L’argent provient souvent de l’Etat car il aime et promeut l’art. Comme dans l’Europe qui s’empresse de recevoir des migrants de toute origine, les frontières sont abolies : théâtre, design, danse , vidéo, littérature, cinéma bénéficient des apports précieux de l’AC. Les décors et les costumes de théâtre et d’opéra s’en donnent à cœur joie. Dans ce contexte joyeux, la mondialisation a son mot à dire : dépasser les repères spatio-temporel, accorder un label aux artistes du tiers-monde, ignominieusement ignorés dans leurs pays, devient une obligation culturelle. C’est une opération superflue. L’idéologie de l’AC greffée sur la libéralisation du commerce a déjà conquis la planète.
La France, pays des arts et du progrès, se doit d’en être le fer de lance. Créé en 1982 par un pouvoir socialiste, choisi par les Français lors des élections triomphales de 1981, les FRAC (Fonds régional d’art contemporain) avaient acquis, quatre ans plus tard, contre espèces sonnantes et trébuchantes, 4.438 œuvres d’AC provenant de 1.377 artistes différents. En 2013 ceux-ci étaient 4200 pour 26.000 œuvres. Un tiers de ces œuvres sont exposées ce qui fait des FRAC les collections les plus diffusées de France. Cette opération de décentralisation a été conçu pour faciliter la découverte de l’AC par le public le plus diversifié, en vue d’assurer surtout l’éducation artistique du peuple dans les établissements scolaires, universités, associations de quartier, hôpitaux. Précisons que le FRAC n’est que le 3-e ensemble public d’AC. Le Centre national des arts plastiques (CNAP) et le MNAM disposent d’un nombre plus important d’œuvres d’AC. De plus, le Ministère de la culture a construit, entre 2O12 et 2015, six nouveaux musées d’AC et de nouveaux chantiers sont en cours. Il est à souhaiter que chaque village en possède le sien… Prenant au sérieux son rôle de directeur de conscience de la culture européenne, la France mène des projets similaires en Pologne, Espagne, Slovaquie, Tchéquie, Roumanie, pays où, paraît-il, l’AC tarde à acquérir ses titres de noblesse. Ne doutons pas que bientôt ils rentreront dans le rang.
Il m’a semblé d’abord oiseux de passer en revue le contenu concret de cet art sui-generis en train de conquérir le monde. Comblés par ses valeurs esthétiques, vous le connaissez et l’admirez sans doute… Réflexion faite, il m’est apparu utile d’aborder en quelques mots les médiums utilisés qui expriment victorieusement son idéologie. Ils peuvent être tangibles : objets divers apparemment anodins, mais aussi déchets et autres matériaux sous-estimés par le passé (la merde d’artiste de Piero Manzoni est à cet égard proverbiale), intangibles : happenings et installations que les spécialistes appellent sit.hic et nunc et où le sexe doit jouer un rôle majeur, enfin technologiques comme les logiciels informatiques et les jeux électroniques. Agrémenté avec l’indéfectible logorrhée de service cela peut sembler inoffensif. Le concret et l’abstrait s’y conjuguent pour élever l’amateur d’art vers des cimaises inconnues. Quelques exemples positifs nous éclaireront davantage : crucifixion de cadavre d’animaux, boudins cuisinés avec le propre sang de l’artiste, mises en scène rituelle avec scarifications et automutilations, arbre de Noël sous forme de plug anal monumental au centre de Paris. Le sexe et le blasphème font, comme on le sait depuis toujours, bon ménage. Parfois, ils s’étalent crûment pour permettre l’extase esthétique des badauds mais le plus souvent ils sont suggérés subrepticement de manière subliminale. Ce qui compte c’est transmettre le message idéologique sous-jacent : la tradition, le beau, le bien, le vrai sont passés de mode, il faut construire notre avenir en les déconstruisant. Nous, nous n’en sortons pas indemnes. Ce message s’insinue dans notre inconscient, nous le traitons avec condescendance d’abord, puis vaille que vaille avec tolérance, nous finirons par l’accepter, par l’assimiler et le faire nôtre… Est-ce notre destin ?
Pour conclure ce modeste exposé, j’ose me compromettre en reproduisant quelques vers qu’en vieil amateur transi de l’art contemporain j’ai écrits il y aura bientôt une trentaine d’année.

Le sacrilège et le sexe / sont les deux mamelles à la mode / « l’art » s’applique sans beaucoup de complexes / à les célébrer dans ses laudes.
Le breuvage rapporte davantage / si vous mixez les deux sources / un énorme pis giclant, en images / remplira à ras bord votre bourse.
Certes, une combinaison percutante / exige matériel de cuisine / vaches sacrées et rondeurs haletantes / qui ne paient pas toujours de mine.
Mais si le marmiton de service / tuile sans trop d’états d’âme / en rajoutant abondamment des épices /le ragoût sera efficace.
Ce n’est pas le chaland qui manque / la partie la plus chic de nous-mêmes / a logé depuis longtemps sa boutique / à l’enseigne diaphane du blasphème.

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